L’Aigle rencontre l’Ours ou le bras de fer syrien

Trump et Poutine vont probablement discuter de la situation délicate au sud de la Syrie lorsqu’ils se rencontreront ; alors que le président américain dit vouloir le rapatriement des troupes américaines, la CIA, le Pentagone et Israël préféreraient les voir rester pour que l’état déchiré par la guerre reste instable.

par Pepe Escobar

En vue du sommet Eagle-meets-Bear Trump-Poutine (L’aigle rencontre l’Ours) du 16 juillet à Helsinki, la Syrie a été surmenée. Des sources inconnues ont divulgué ce qui est annoncé comme étant un accord supposé pour la Syrie entre le président Trump et le roi Abdallah de Jordanie.

Trump permettrait à Damas, soutenue par la puissance aérienne russe, de reconquérir son territoire le long des frontières de la Jordanie, d’Israël et de l’Irak. En retour, le président Poutine et Bachar al-Assad accepteraient d’établir une zone démilitarisée étendue (DMZ) le long de ces mêmes frontières, interdites aux troupes iraniennes.

Cela ouvrirait la voie au projet annoncé par Trump d’extraire les forces américaines de Syrie avant octobre et les élections de mi-mandat aux États-Unis. Le président pourrait déclarer le slogan « Mission accomplie » pour la défaite de Daesh ou de l’Etat islamique.

Le moins que l’on puisse dire c’est que la CIA et le Pentagone ne sont pas très enthousiastes à l’égard du stratagème  de Trump. Pour les néoconservateurs et les factions influentes du complexe de surveillance militaro-industriel, la Syrie ne peut tout simplement pas être échangée.

Et pourtant, il n’y a rien à échanger. La Syrie ne peut pas être  » offerte  » à la Russie parce que la Russie est déjà le principal acteur dans les décisions prises en Syrie, non seulement militairement mais aussi par le biais du format Astana aux côtés de l’Iran et de la Turquie. Il n’est pas étonnant que le prétendu « deal de Trump » ait été dûment  rejeté par le Kremlin.

Ce qui sera négocié lors du sommet Trump-Poutine, comme l’Asia Times l’a appris, est quelque chose de complètement différent. Cette négociation, soit dit en passant, aura lieu après le sommet de l’OTAN à Bruxelles et avant la prochaine réunion d’Astana à Sotchi le 30 juillet, comme l’a confirmé le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Vershininin.

Pepe

Le cœur du problème reste l’intégrité territoriale de la Syrie et la légitimité du gouvernement de Damas. La Russie, l’Iran et, après d’innombrables circonvolutions, même la Turquie y sont favorables. L’alliance OTAN-Conseil de Coopération du Golfe y est farouchement opposée – surtout après avoir, au cours des dernières années, financé et armé ces fameux « rebelles modérés », dont l’écrasante majorité ne sont que des djihadistes takfiri.

Retour à Daraa

Et ainsi, tel un serpent qui se mord la queue, la tragique guerre en Syrie est de retour là où elle a commencé, il y a sept ans et demi, à un trou perdu pauvre, sale et poussiéreux, et religieusement intolérant. Juste de l’autre côté de la frontière avec la Jordanie, c’est un carrefour très pratique pour la contrebande d’armes destinées aux hordes takfiri.

A l’heure actuelle les médias occidentaux racontent que les « forces du régime » ont lancé des frappes aériennes et des barils de bombes sur des sections « tenues par les rebelles » du sud de la Syrie.

Mohammad Hawari, le porte-parole du HCR (Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés) à Amman a peut-être raison lorsqu’il dit :  » Nous sommes confrontés à une véritable crise humanitaire dans le sud de la Syrie ». Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’un certain nombre de » groupes d’opposition  » – code pour jihadistes takfiris – ont rejeté les accords proposés par Damas pour être de nouveau sous le contrôle du gouvernement, accentuant ainsi la crise humanitaire.

L’analyste Elijah Magnier a correctement défini l’état des choses sur le champ de bataille, et certains points de désaccord ont déjà fait l’objet d’un consensus entre Moscou et Washington.

L’armée arabe syrienne  (ASA) se lance à fond dans une offensive pour rouvrir les frontières du pays. Ce qui n’a pas été négocié, c’est ce qui arrive à une zone délicate, en partie en bordure de la Jordanie et dans la province de Quneitra, près des hauteurs du Golan occupé par Israël.

Damas veut rouvrir la voie du commerce entre le Liban, la Syrie et la Jordanie, une route qui va jusqu’au Golfe via Masna, entre le Liban et la Syrie, et Naseeb entre la Syrie et la Jordanie, ce qui est essentiel aux affaires pour toutes les parties concernées.

Encore une fois, le saint des saints concerne Al-Qaïda. En fait, Jabhat al-Nusra, comme Al-Qaeda en Syrie,  maintenant rebaptisé Hayat Tahrir al-Sham, et l’ensemble de leurs alliés de 54 milices takfiri ont été entraînées et armées dans une base en Jordanie, pendant des années, par la CIA et les forces spéciales britanniques.

La manière dont cet Al-Qaïda rebaptisé a été entremêlé avec le fouillis de la milice, connue sous le nom de Front du Sud n’est un secret pour personne en Syrie et au Liban. Leur QG est un bureau de guerre dirigé par les États-Unis et basé à Amman, le Centre des Opérations Militaires (COM), comme l’Asia Times l’a confirmé il y a plus de deux ans. Le COM, composé d’agents des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France, de la Jordanie, d’Israël et de quelques agents du CCG, est responsable du financement, de l’armement, des salaires et du renseignement pour la galaxie takfiri.

La carte ci-dessus, même sans entrer dans les détails, montre au moins comment Al-Qaïda en Syrie est fermement ancré dans les zones contrôlées par les « rebelles soutenus par les États-Unis ».

Problèmes frontaliers majeurs

L’offensive actuelle de Damas à Daraa sera aggravée par une nouvelle offensive inévitable sur la base américaine d’Al Tanf, à la frontière irako-syrienne.

Al Tanf est la clé de tout le complot, parce que c’est là que les conseillers américains ont rebaptisé les takfiris en Maghawhir al Thawra (les commandos de la Révolution). Ces commandos takfiris sont soutenus par la puissance aérienne américaine et ont attaqué la ASA en dehors d’une « zone de désescalade » que les Etats-Unis ont – unilatéralement – mis en place dans un rayon de 50 kilomètres autour d’Al Tanf.

Le Pentagone prétend que les États-Unis doivent rester en Syrie pour combattre Daesh. Cela ne tient pas compte du fait que les commandos de la Révolution takfiri ont changé de nom et que c’est l’ASA, les conseillers iraniens, le Hezbollah et la puissance aérienne russe qui ont fait le gros du travail contre les takfiris, y compris vaincre Daesh.

Quelques conseillers du Hezbollah sont impliqués dans l’offensive de Daraa. Il n’y a pas de conseillers iraniens. Les forces spéciales du Hezbollah sont présentes dans les zones proches de la frontière libanaise. Mais le point le plus important est qu’après la destruction des équipements jihadistes, ils n’auront plus besoin de rester à Quneitra ou près des hauteurs du Golan occupé.

De l’autre côté de l’échiquier, ce qui est vraiment significatif, comme le note Magnier, c’est comment  » la présence des djihadistes takfiris wahhabites sur les frontières israélo-syriennes représente – selon Tel Aviv – un élément de sécurité pour l’armée israélienne. Et Israël préférerait ne pas voir l’État syrien se rétablir et éliminer tous les terroristes et djihadistes ».

L’armée israélienne prétend qu’elle « accepte » les opérations de la ASA à Daraa et Quneitra. C’est comme si Israël permettait à la Syrie d’agir à l’intérieur…. de la Syrie.

L’analyste Sharmine Narwani, récemment rentré de Daraa, est catégorique : « les Etats-Unis, Israël et leurs alliés ne peuvent pas gagner ce combat au Sud. Ils ne peuvent que prolonger l’insécurité pendant un certain temps avant que l’ASA ne décide de lancer une campagne militaire contre les 54-milices-ou-plus-Nusra- occupant le sud de la Syrie ».

Donc il doit y avoir un marché. Et c’est ce que Poutine et Trump pourraient être en mesure de négocier à Helsinki.

Aucun Takfiri laissé derrière

Le problème clé reste de savoir comment faire comprendre à Trump ce qui est en jeu dans le retrait des forces américaines d’Al-Tanf. Le Pentagone et la CIA adorent l’idée que les Maghawhir takfiris attaquent constamment l’ASA sur le seul point de passage disponible entre la Syrie et l’Irak sur Al-Qaim-Albu-Kamal.

La réalité, cependant, ne tardera pas à se manifester. La Russie envoie des forces spéciales supplémentaires. L’ASA se prépare déjà à l’offensive. Et les Unités de Mobilisation du Peuple Irakien (UMPI) s’y joindront également, le tout coordonné par un commandement opérationnel à Bagdad.

Tout cela prouve que les États-Unis ne détiennent pas la Syrie du Sud. Ce que les États-Unis ont, ce sont environ 2 000 forces spéciales intégrées au YPG (UPP(Unité de Protection du Peuple)) kurde dans le nord-est et l’est de la Syrie, enclavés, près des frontières turque et irakienne. Absolument personne n’en veut, sauf l’UPP.

Ce n’est pas un secret que les habituels suspects du Parti de la guerre veulent que la Syrie soit balkanisée et incapable de se concentrer sur la reprise économique, avec l’aide de la Russie, de la Chine et de l’Iran, pour devenir un nœud clé de l’intégration eurasiatique.

Quant aux priorités de Poutine, elles sont claires comme du cristal : l’intégrité territoriale de la Syrie, la stabilité du gouvernement à Damas et Les Portes de l’Enfer pour tous les djihadistes takfiri, quelle que soit leur dénomination, de sorte qu’il n’y ait plus de retour en arrière dans le Caucase.

C’est à Trump, ou à la CIA, ou au Pentagone de décider s’ils insistent pour considérer « Aucun Takfiri laissé derrière » comme une bonne stratégie géopolitique.

Photo: Des chars et des soldats du gouvernement syrien prennent position dans la ville de l’Ouest Ghariyah, à environ 15 km à l’est de la ville de Daraa. Photo : Le document de l’AFP/ SANA a été publié le 30 juin 2018.

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